La rencontre organisée le 10 juin à Kinshasa autour du nouveau gouverneur militaire de l'Ituri, le général-major Gaby Kasongo, devait symboliser l'unité. Elle devait permettre aux ressortissants de la province vivant dans la capitale d'échanger avec la nouvelle autorité provinciale sur les défis sécuritaires, les leçons à tirer des années passées et les attentes d'une population qui aspire à retrouver la paix.
Présentée comme un cadre d'échange entre les ressortissants de l'Ituri vivant dans la capitale et le nouveau gouverneur militaire, cette initiative avait pourtant une occasion rare de fédérer les différentes sensibilités politiques, communautaires et sociales de la province autour d'une même vision. Au lieu de cela, elle a produit l'effet inverse, accentué par les conditions mêmes dans lesquelles la rencontre a été organisée.
À peine la rencontre terminée, les critiques ont fusé de toutes parts. Jeunes, élus nationaux, sénateurs, acteurs politiques et plusieurs notables de la province dénoncent une démarche qu'ils jugent sélective, opaque et éloignée de l'esprit d'unité que nécessitent pourtant les défis auxquels l'Ituri est confrontée.
La principale faiblesse de cette rencontre réside dans sa représentativité. Comment prétendre parler au nom des ressortissants de l'Ituri lorsque les principaux acteurs censés porter la voix de la province n'ont pas été associés au processus ?
Les jeunes de l'Ituri vivant à Kinshasa figurent parmi les premiers à avoir exprimé leur frustration. Beaucoup dénoncent une exclusion incompréhensible alors que la jeunesse est régulièrement présentée comme une composante essentielle dans les efforts de stabilisation de la province.
Dans une province où les groupes armés recrutent principalement parmi les jeunes, où les manipulations politiques s'appuient souvent sur une jeunesse vulnérable et où les efforts de stabilisation passent inévitablement par son implication, leur mise à l'écart provoque leur mécontentement.
Mais l'exclusion de la jeunesse iturienne vivant à Kinshasa n'est pas la seule reproche adressée aux organisateurs. C'est surtout la participation insignifiante des élus qui interpelle. Seuls trois ou quatre ont pris part à la rencontre. Plusieurs d'entre eux affirment ne pas avoir été consultés ou associés à l'organisation de l'événement.
Pour les élus de l'Ituri consultés, il est difficilement acceptable qu'une rencontre présentée comme un cadre de consultation sur l'avenir de la province puisse se tenir sans leur participation active ou sans consultation préalable par les organisateurs.
Le malaise est d'ailleurs visible au sein même du caucus des parlementaires de l'Ituri. Selon plusieurs sources, les débats ont été particulièrement sérieux. Certains élus auraient envisagé de prendre leurs distances avec le caucus tant les divergences autour de cette rencontre ont été profondes.
Le fait que seule une poignée insignifiante de députés et de sénateurs ait finalement participé à l'événement témoigne de l'ampleur du problème. Sur les vingt-huit députés nationaux et les quatre sénateurs que compte l'Ituri, la représentation est restée marginale. C'est en tout cas, une réalité qui fragilise considérablement la portée politique de la rencontre.
La question devient alors inévitable. Comment une rencontre censée rassembler les ressortissants de l'Ituri peut-elle prétendre parler au nom de la province lorsque la quasi totalité de ses représentants élus n'y participe pas ?
Les critiques visent principalement le Comité actuel de la Communauté Iturienne de Kinshasa (CIK). De nombreux ressortissants de l'Ituri vivant à Kinshasa l'accusent d'avoir privilégié une approche sélective dans le choix des invités.
Plusieurs ituriens de la capitale affirment ne pas avoir été informés. D'autres dénoncent une information très tardive. Certains notables affirment même avoir été simplement ignorés.
Les interrogations sont d'autant plus fortes que plusieurs élus en fonction ont été écartés tandis que certains anciens parlementaires ont bénéficié d'une visibilité importante lors de la rencontre.
Un soupçon persistant
La situation provoquée nourrit un soupçon persistant dans l'opinion iturienne vivant à Kinshasa. Beaucoup se demandent si l'objectif réel de cette initiative était véritablement de construire un consensus autour du nouveau gouverneur militaire ou de permettre à certains groupes de se présenter comme ses interlocuteurs privilégiés.
C'est précisément sur ce point que les inquiétudes deviennent sérieuses. L'Ituri sort d'une période marquée par de nombreuses tensions entre les autorités provinciales et certains acteurs politiques locaux. Le lieutenant-général Johnny Luboya était arrivé avec des ambitions importantes et une volonté affichée de stabiliser la province. Pourtant, au fil du temps, les relations avec plusieurs responsables politiques, notamment des élus et leaders communautaires, se sont détériorées, alimentant les critiques et les incompréhensions.
Aujourd'hui, une partie de l'opinion redoute de voir les mêmes erreurs se reproduire. Le risque est de voir un cercle restreint tenter de s'approprier politiquement le nouveau gouverneur militaire. Il faut dire qu'un tel comportement pourrait rapidement devenir contre-productif.
Les organisateurs de la rencontre de Kinshasa semblent avoir ignoré une réalité essentielle de la crise iturienne. Les acteurs politiques de l'Ituri sont parfois accusés d'entretenir les tensions, d'encourager les manipulations communautaires ou même de soutenir indirectement certains groupes armés. Mais ils demeurent également des acteurs incontournables de toute solution durable en Ituri.
Les exclure ou les minimiser est très dangereux. Leur marginalisation risque de renforcer les frustrations et de compliquer davantage la mission du nouveau gouverneur militaire parce que la réussite ou l'échec du général-major Gaby Kasongo dépendra aussi de sa capacité à obtenir l'adhésion de ces acteurs politiques, qu'ils soient alliés ou critiques. Sans leur accompagnement sincère, les initiatives de stabilisation risquent de se heurter aux mêmes obstacles que par le passé.
Rencontre de Kinshasa, occasion manquée
C'est pourquoi la rencontre de Kinshasa apparaît comme une occasion manquée. Au lieu de créer un espace de dialogue inclusif entre la jeunesse, les élus, les notables et tous les représentants communautaires, elle a donné naissance à de nouvelles frustrations. Au lieu de renforcer l'unité autour du nouveau gouverneur militaire, elle a réveillé des rivalités qui auraient dû être dépassées.
Le plus préoccupant reste sans doute le signal envoyé à la population. Si les élites ituriennes ne parviennent pas à s'accorder sur les mécanismes de concertation dès la première rencontre avec le patron de la nouvelle administration provinciale, comment espérer construire l'unité indispensable au retour de la paix ?
Prudence pour le général-major Gaby Kasongo
Le général-major Gaby Kasongo devra donc faire preuve d'une extrême prudence. Il lui faudra éviter de se laisser enfermer dans les logiques de communautés, de réseaux communautaires ou de groupes d'influence qui ont souvent affaibli les efforts de stabilisation en province de l'Ituri.
La rencontre du 10 juin a mis en lumière une bataille d'influence autour du nouveau gouverneur militaire. Une bataille qui risque de détourner l'attention des véritables priorités de l'Ituri si elle n'est pas rapidement dépassée.
Aujourd'hui, l'enjeu devrait être de savoir si les Ituriens sont capables de dépasser leurs calculs particuliers et communautaires pour construire enfin le consensus indispensable à la paix. Sur ce point, la rencontre de Kinshasa a laissé davantage de questions que de réponses. À suivre.
Germain Aboki

